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Notes from the 4th World


Shirin Neshat is an Iranian video artist who is probably one of the most important video artists working in the field today. Along with the likes of Matthew Barney and Mariko Mori, she creates narrative fictions based on sculpture, photography, and conceptually engages the video medium in a lyrical critique of Muslim culture and it's unfolding in a contemporary context.


La dernière installation vidéo de Shirin Neshat, Turbulent (1998), aborde des problèmes essentiels de la société patriarcale et fondamentaliste dont est issue l’artiste, aujourd’hui installée à New York. Mais elle nous entraîne aussi vers une réflexion plus profonde, dans un monde où l’identité culturelle est en perpétuel devenir. Le scénario de Neshat propose une sorte d’intrigue en suspens entre deux protagonistes : un homme et une femme, deux chanteurs, deux vecteurs symboliques, font face au spectateur sur deux écrans opposés. L’homme interprète un chant d’amour classique, inspiré du concept d’amour divin du poète persan Rumi, devant un auditoire enthousiaste et exclusivement masculin ; la femme se produit – ce qui est strictement interdit en Iran – dans un théâtre vide, déchiré par l’écho de sa voix étonnante. L’espace vocal sexué et les attitudes de simulation adoptées par chacun des personnages se réfèrent à des spécificités culturelles iraniennes, dont certaines ne sont pas perçues par le spectateur occidental mais qui expriment profondément le sens de l’aliénation et de la transcendance que Neshat explore à travers son œuvre. Différents niveaux s’imbriquent : l’homme chante (pour être plus précis, interprète en play-back, apprend-on dans le générique de fin) un chant de Kambiz Roshan Ravan, un des compositeurs les plus adulés en Iran ; la voix appartient au chanteur classique kurde, Shahram Nazeri, représentant du statu quo culturel de l’Iran, chez qui les Iraniens exilés retrouvent une certaine nostalgie de ce qu’ils ont laissé derrière eux. La femme dégage, au contraire, une extraordinaire force mystique, avec une voix déchirante dont la complexité est encore accentuée par des techniques d’échantillonnage numérique et d’asynchronisation. Elle apparaît comme un avatar du déplacement dans une culture d’interdits, à la fois symbole du mysticisme ancien et force iconoclaste de la modernité technologique. Superposition d’histoires, superposition d’images, superposition de mots, superposition de sons ; dans Turbulent, le langage même se transforme en représentation cybernétique de l’art du mime et de l’exil. Turbulent révèle des tensions délicates entre l’ancien et le nouveau, entre la stabilité et le changement, entre l’absence et la présence, matérialisées par les mouvements de la caméra qui fixe l’interprète masculin dans l’immobilité, alors qu’elle ne cesse de se déplacer autour de la femme, évoquant le rythme érotique et tournoyant de la danse mystique des derviches tourneurs. Ce sont donc deux modes d’existence, dépendant l’un de l’autre, se conditionnant mutuellement, qui apparaissent et se réfractent créant un troisième espace culturel où le spectateur occupe une position stratégique.

Sur les deux écrans, des convergences se dégagent. L’homme, qui jouit d’une liberté d’action, est contraint de répéter un genre connu et identifiable à l’intérieur des traditions musicales déterminées de sa culture. La femme, marquée par une histoire d’interdits, doit inventer une forme qui exprime, explose et reconfigure les sons dans le courant viscéral d’un potentiel abstrait et universel. Les questions historiques et contemporaines de la mystique musulmane, à savoir la négation du potentiel mystique de la femme dans la pensée soufie, et le phénomène culturel du déracinement provoqué par l’exil sont à la base de la critique de la culture iranienne menée par Neshat. Mais ces problèmes nous entraînent aussi plus loin, dans un monde de rencontres archétypiques entre différentes énergies psychiques.

C’est ainsi qu’une métaphore des qualités abstraites et mimétiques du combat pour défendre son identité et son existence dans un contexte répressif se dessine dans Turbulent. Un verset du Coran est traditionnellement invoqué comme source principale pour justifier le port du voile : « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines ; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. » En utilisant les outils de la technologie moderne (vidéo, échantillonnage de la voix, multiplicité narrative), Neshat opère un retournement de ce code de conduite pour arriver à un point où la trame narrative de Turbulent, l’interaction des protagonistes masculin et féminin, crée un méta-espace, un carrefour où les valeurs du tchador sont renversées : la femme est légitimée par le sens de la multiplicité et de l’anonymat qu’offre son voile, tandis que l’homme se retrouve exposé et figé.

À la fin de Turbulent, en accord avec son œuvre antérieure de photographe d’inscription et de réinscription, Neshat nous présente une femme qui s’affirme dans sa culture, après avoir transcendé le silence et l’invisibilité du voile, face à un homme craintif, intimidé par l’énergie psychique que la femme a réussi à rassembler1.

Ce texte est extrait d’un essai de Paul D. Miller « Motion Capture : Shirin Neshat’s Turbulent », publié pour la première fois dans Parkett n°54, 1998-1999. Paul D. Miller est rédacteur en chef du magazine
Artbyte : The Magazine of Digital Culture, et est aussi un artiste conceptuel, un écrivain et un musicien.

(1) Sur la plupart des œuvres photographiques que Shirin Neshat a réalisées à ce jour, des extraits de poésie persane sont soigneusement inscrits de sa propre main. Pour Neshat, l’œuvre filmée est la somme de ses explorations précédentes : mot + son + image = texte total.